L’intelligence économique : un social-libéralisme ?

Pour comprendre ce qu’est l’intelligence économique (IE), il faut accepter le concept de guerre économique. Que signifie ce dernier ? Que les affrontements entre les Etats et les nations ne se limitent pas à l’arène politico-militaire mais se prolongent avec force dans le domaine de la géoéconomie, c’est-à-dire dans l’utilisation des entreprises et du commerce mondial comme un instrument d’accroissement global de puissance. Maîtriser certaines technologies, protéger des secteurs dits de souveraineté d’une prise de contrôle par des acteurs industriels ou financiers étrangers (voire par un fonds souverain), mettre en œuvre une authentique diplomatie économique au profit de sociétés nationales (car il en existe toujours, n’en déplaise à quelques idéologues), constituent autant d’actions de « patriotisme économique » (cf. Eric Delbecque, Patriotisme économique : un social libéralisme ? UPPR Editions, 2015),  structurées en véritable stratégies de compétitivité et de sécurité économique par de nombreux Etats.

L’intelligence économique s’affirme comme une réponse à ce climat d’hypercompétition entre les nations et d’hyperconcurrence entre les entreprises (cf. Eric Delbecque, L’intelligence économique pour les nuls, First, 2015). Déclinaison de l’intelligence stratégique appliquée au monde des affaires, et plus précisément aux producteurs privés de biens et de services, l’intelligence économique compose un mode de gouvernance des organisations, de pilotage stratégique, consistant en un dispositif de veille, de sûreté (protection contre les malveillances) et d’influence (aptitude à façonner les perceptions et les contextes, et à contrer les attaques informationnelles ou médiatiques). Ce dernier vise au développement de l’acteur industriel ou de services qui le met en œuvre. Bien entendu, la pratique de l’intelligence économique implique une coopération entre les pouvoirs publics et les sociétés privées.

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Les opérations de veille, de sûreté et d’influence peuvent certes être réalisées par l’entreprise sans le soutien de la sphère institutionnelle, mais c’est alors l’esprit même de l’intelligence économique qui disparaît. Cette dernière naquit du désir politique de ne pas laisser la vie économique sans pilote. Elle apparut d’abord aux Etats-Unis sous l’administration Clinton, mais elle était plutôt qualifiée par les Américains de politique de sécurité économique, voire de sécurité nationale économique. Elle s’intégrait dans une stratégie globale d’accroissement de puissance reposant sur l’idée que les confrontations militaires ne seraient plus le seul domaine de rivalité entre les nations.

Il fallut attendre 1993-1994 pour que la France prenne véritablement conscience de cette problématique et que le Commissariat Général au Plan prenne l’initiative du premier rapport sur l’intelligence économique. Le bilan fut néanmoins décevant. En 2003-2004, un nouveau rapport fut établi par un député à la demande du Premier ministre. Suite à la parution de ce document, une structure dédiée à l’intelligence économique fut créée. Néanmoins, jusqu’à aujourd’hui, les constructions administratives autour de l’IE ne se sont jamais stabilisées, et les expérimentations institutionnelles se multiplièrent sans véritablement parvenir à acculturer la sphère publique à l’intelligence économique. On est encore loin de l’Etat stratège. Dans les entreprises, l’IE se résume beaucoup trop à la sûreté (c’est—à-dire à la protection contre les malveillances, laquelle a fait d’indiscutables progrès) et ne prend guère en compte le volet influence (cf. Eric Delbecque, L’influence ou les guerres secrètes, Vuibert 2011). Peu de dirigeants la considèrent comme un instrument de rénovation des dynamiques et paramètres de construction de la stratégie de l’organisation.  Au final, il apparaît clairement que l’histoire de l’IE débute à peine…

 

Eric DELBECQUE